Genèse

Alex Jekowsky a quitté la fac en deuxième année, vendu son premier projet à 23 ans — et s'est mis à chercher sa prochaine idée. Il a épluché des secteurs considérés comme ennuyeux, jusqu'à tomber sur la Coin Laundry Association américaine. Ce qu'il y a découvert l'a stupéfié.

Aux États-Unis, plus de 90 000 laveries, pressings et ateliers de retouche sont en activité. La majorité n'accepte que les pièces de monnaie. Les propriétaires tiennent leur comptabilité sur Excel — quand ils la tiennent. Leur seul « outil analytique » : un sac de quarters à compter manuellement en fin de service.

Un marché de 60 milliards de dollars — et une numérisation quasi nulle. En 2021, Jekowsky a fondé Cents.

Aujourd'hui, en 2026, la société a levé 140 M$ en Série C auprès de Sumeru Equity Partners — le plus gros investissement de l'histoire de la laundry-tech —, opère sur 4 500+ sites et traite 1 milliard de dollars de paiements par an. La rétention client atteint 99 %. Ce n'est pas une coquille.


Comment ça fonctionne

SaaS vertical : quand on ne construit pas un outil, mais un système d'exploitation

Cents n'est pas « un logiciel pour laveries ». C'est un OS complet pour un secteur qu'on croyait réfractaire au digital. Le produit se compose de plusieurs modules, chacun adressant une couche de douleur spécifique.

Cents OS — le système de gestion central : caisse (POS), commandes en ligne, gestion du personnel, reporting. C'est le premier point d'entrée. Le propriétaire dispose d'un écran unique où tout est visible — du nombre de cycles lancés au chiffre d'affaires de la journée.

Cents Connect — c'est là que la vraie magie opère. Un dispositif IoT physique qui se connecte aux machines à laver et aux sèche-linge de n'importe quel fabricant. La machine devient « intelligente » : le gérant voit en temps réel quels appareils tournent, lesquels sont à l'arrêt, quand une maintenance est nécessaire. Le client peut payer un cycle depuis son téléphone — sans monnaie, sans lecteur de carte physique.

Cents Dispatch — un système logistique pour le dépôt et la livraison à domicile. La laverie ouvre un nouveau canal de vente : « faites enlever votre linge sale, recevez-le propre ». Le panier moyen de ce service est de 79,81 $ contre 44,19 $ pour un dépôt classique. La prime de commodité frôle les 80 %.

Cents Accelerate — marketing intégré : email, SMS, gestion des avis. Des outils jusqu'ici réservés aux grands réseaux dotés d'un responsable marketing en interne.

Cents Assist — un réceptionniste IA qui prend en charge 80 à 100 % des demandes clients. « Où est ma commande ? », « Combien ça coûte ? », « Quels sont vos horaires ? » — plus besoin d'intervention humaine.

Cents Capital — financement des opérateurs à taux préférentiel. Quand on gère les flux de paiement d'un client, on connaît ses finances mieux que n'importe quelle banque.

L'IoT comme levier de rétention

L'insight clé de Cents : le matériel physique crée un coût de changement (switching cost) qu'un SaaS pur ne peut pas offrir. Une fois Cents Connect installé sur 20 machines, le client est ancré dans l'écosystème. Non pas parce que les conditions sont contraignantes, mais parce que les données sur ses machines, sa base clients, l'historique de ses commandes — tout vit dans la plateforme. Partir, c'est recommencer de zéro.

C'est exactement la logique avec laquelle Toast domine la restauration en France et aux États-Unis : POS + terminaux + commandes en ligne forment un écosystème dont il est coûteux de sortir.

Tarification dynamique — une « magie noire » pour le propriétaire de laverie

Une fonctionnalité qui peut paraître évidente mais qui était révolutionnaire pour le secteur : le dynamic pricing. Aux heures de pointe (généralement le matin des week-ends), les prix des machines montent automatiquement ; pendant les creux, ils baissent. Résultat : une charge plus équilibrée et un panier moyen en hausse.

Un gérant de laverie à Lyon ne pense pas au yield management — c'est trop complexe. Cents le pense à sa place.

Les abonnements comme nouveau flux de revenus

Cents Memberships est probablement l'élément le plus disruptif de la plateforme. La laverie crée un forfait : par exemple, « 8 lavages par mois pour 49 € ». Le client paie à l'avance, la laverie obtient un revenu prévisible. Ce n'est pas une simple fonctionnalité — c'est un changement de modèle économique pour tout un secteur.

56 % des laveries américaines acceptent encore les pièces comme principal mode de paiement. Celles qui passent aux paiements numériques via Cents constatent une hausse du panier moyen : de 31 $ (espèces) à 49 $ (carte) — soit +58 % sans toucher aux tarifs.


Les chiffres

Métrique Valeur
Marché US 60 Md$
Sites commerciaux aux États-Unis 90 000+
Sites sur la plateforme 4 500+
Part de marché ~1 laverie sur 12
Volume de paiements annuel 1 Md$
Rétention client 99 %
Financement total 217 M$+
Panier moyen livraison vs. dépôt 79,81 $ vs. 44,19 $ (+80 %)
Carte vs. espèces 49,41 $ vs. 31,12 $ (+58 %)
Couverture IA Assist 80–100 % des demandes

Pourquoi ça fonctionne

1. Un marché énorme sans concurrence sérieuse

Quand Jekowsky a démarré, il n'avait littéralement aucun concurrent sérieux. Un marché de 60 Md$, presque aucune numérisation. C'est rare en 2021 — la plupart des secteurs « non-digitaux » ont déjà au moins un acteur notable. La laverie s'est révélée une terra incognita authentique.

Pourquoi ? Parce que c'est un marché ingrat. Personne dans les incubateurs parisiens ne rêve de faire du SaaS pour laveries. C'est « ennuyeux », c'est « trop local », ce sont « trop petits entrepreneurs ». C'est précisément pour ça que la fenêtre était ouverte.

2. Effets réseau par les données

Plus Cents compte de sites, plus ses algorithmes s'affinent — tarification dynamique, analytique prédictive, benchmarks sectoriels. Un propriétaire de laverie isolé ignore si son taux de conversion est bon. Cents le sait, parce qu'il observe 4 500 points de vente.

Le rapport annuel « Into the Fold » n'est pas qu'un outil marketing. C'est la démonstration que Cents est la seule source d'analyse sectorielle. La fidélisation par l'expertise.

3. Monétisation multi-niveaux

Cents génère des revenus sur au moins quatre flux :

C'est ce que l'écosystème venture appelle « embedded finance ». Toast a appliqué le même schéma dans la restauration — et est devenu une société cotée valorisée à plus de 10 Md$.

4. 99 % de rétention — ce que ça cache vraiment

Le SaaS vertical avec du matériel crée des switching costs maximaux. Mais Cents affirme que la fidélisation ne repose pas sur l'enfermement, mais sur la valeur réelle : les opérateurs voient leur chiffre d'affaires progresser, leur charge opérationnelle diminuer, de nouveaux canaux de vente s'ouvrir. Quand un produit agit directement sur le P&L — il n'y a aucune raison de partir.


Comment ça marche en France

Le marché français compte environ 15 000 laveries et pressings (source : Fédération des professionnels du pressing). Le secteur est extrêmement fragmenté, largement non-digitalisé, et les problèmes opérationnels sont identiques à ceux observés aux États-Unis — Excel, gestion manuelle, absence de données.

Acteurs locaux. Il n'existe pas d'équivalent direct de Cents en France. Speed Queen (qui dispose d'un réseau de distribution en France) propose quelques outils de télémétrie basiques, mais aucune plateforme SaaS verticale comparable n'est présente sur le marché français.

Réglementation. Les paiements en ligne pour les laveries passent par des acteurs comme Stripe, Adyen ou Lydia Pro pour les petits commerçants. Le RGPD s'applique à la gestion des données clients — contrainte à intégrer dès l'architecture, mais pas un obstacle.

Budget de lancement réaliste. Un MVP en France pour une niche similaire (laveries, pressings, ateliers de retouche) : de 30 à 80 k€ pour le développement logiciel + intégration IoT basique. Les modules de paiement s'appuient sur Stripe Connect (commission ~1,4 % + 0,25 €/transaction pour les cartes européennes).

Canaux de vente. Les associations professionnelles (Fédération Française du Pressing, CCI régionales), les événements BPI France, LinkedIn professionnel, et les réseaux d'entrepreneurs de quartier sont les canaux naturels pour ce type de clientèle.

Statuts. Pour lancer ce type de projet en solo : SAS ou SASU, avec un compte professionnel chez Qonto ou Shine. Comptabilité chez un expert-comptable en ligne (type Numbr ou Dougs) pour rester agile.

Verdict France. Le marché est réel. La douleur est identique. La concurrence est quasi inexistante. La principale difficulté est le cycle de vente long auprès de propriétaires souvent peu technophiles.


Ce qu'un solopreneur peut en retenir

Cents n'est pas l'histoire « invente un SaaS et lève 140 M$ ». C'est l'histoire d'un principe qui fonctionne à toute échelle.

Principe 1 : chercher les marchés ingrats

Les meilleures opportunités se trouvent là où il n'y a pas de buzz. Restaurateurs, coiffeurs, garages, ateliers, répétiteurs, petits fabricants — chacun de ces secteurs a des points de douleur que personne n'a encore adressé avec un outil numérique digne de ce nom.

Question de contrôle : « Dans ce secteur, les gens utilisent-ils encore Excel ou du papier pour quelque chose d'important ? » Si oui — il y a un marché.

Principe 2 : commencer par un seul point de douleur, puis élargir

Cents a démarré avec un simple POS. Ce n'est qu'après avoir prouvé son product-market fit qu'il a ajouté l'IoT, puis la livraison, puis le marketing, puis le financement. Un solopreneur ne peut pas construire un « système d'exploitation » dès le premier jour — mais il peut résoudre un problème précis et s'élargir ensuite.

Principe 3 : le matériel physique comme ancre (même sans le fabriquer)

L'IoT n'est pas obligatoirement une fabrication propre. Cents s'intègre aux machines existantes via son module. De même, un solopreneur peut créer une « ancre physique » via l'intégration : migration de données, paramétrage du matériel, formation des équipes. Plus on est imbriqué dans les processus du client, plus la rétention est élevée.

Principe 4 : les données comme produit

Dès que vous avez plusieurs clients dans la même niche, vous disposez d'une analytique agrégée que personne d'autre ne possède. Publiez des rapports, partagez des benchmarks — c'est à la fois du marketing et un outil de fidélisation.

Par où commencer concrètement

Si vous voulez tester ce modèle en solo :

  1. Choisissez une niche avec 10 000+ petits commerces dans un pays
  2. Parlez à 20 propriétaires, identifiez une douleur récurrente
  3. Construisez l'outil minimal — tableur + script + intégration
  4. Facturez 99–299 €/mois, trouvez les 10 premiers clients payants
  5. N'élargissez qu'après avoir trouvé un modèle avec 90 %+ de rétention

Jekowsky ne connaissait rien aux laveries. Il a simplement trouvé un marché où personne ne regardait.